"Aimer les femmes", voilà bien une expression polysémique !

      Pour faire simple, cela signifie, à une extrémité du spectre, enchaîner frénétiquement les aventures sexuelles d'un soir, et, à l'autre extrémité, apprécier la compagnie des femmes, de façon éventuellement totalement platonique.

      Presque par définition, sauf cas d'asexualité et même en période de baisse de leur libido, les hommes hétéro ou bisexuels "aiment les femmes" au sens "aiment coucher" (expression moins vulgaire que "baiser" "tringler", etc. et surtout plus juste ici que "faire l'amour", une autre expression hyper-ambiguë).

Greuze le chapeau blanc 1780

      Mais il n'est pas vrai pour autant que ces hommes-là "aiment les femmes" au sens "apprécient la compagnie féminine" : on peut très bien être profondément misogyne et coucher pour des raisons physiologiques et/ou pour donner de soi, aux autres et à soi-même, une certaine image.

      Appliquée aux femmes en tant que sujet de l'expression "Aimer les femmes", celle-ci a aussi les deux sens : être lesbienne et/ou apprécier la compagnie des femmes. Mais, alors que, appliquée aux hommes, le premier sens de cette expression vise le cas général puisque seuls les gays et les hommes atteints d'asexualité y échappent, ce sens-là ne s'applique qu'à une minorité de femmes (les tribades, comme on disait autrefois).

      Quant au sens "apprécier la compagnie féminine", s'il est difficile de dire à quel point les hommes y souscrivent, on ne peut pas considérer que c'est le cas de toutes les femmes : si la plupart d'entre elles semblent en effet aimer sortir ou se retrouver "entre filles" (ne serait-ce que parce qu'elles peuvent alors échapper à la corvée du maquillage et à l'exigence de bien s'habiller – ce qui souligne l'irréalisme de celles qui affirment se maquiller pour elles-mêmes), certaines reconnaissent volontiers détester les petits côtés des ambiances exclusivement féminines ; elles les accusent d'être trop centrées sur des ragots ou des choses insignifiantes, et trop marquées par des rivalités, jalousies, mesquineries ; et elles ajoutent aussitôt que la présence d'hommes, ne serait-ce qu'un seul, est à leurs yeux souhaitable pour changer radicalement l'ambiance. Quelle est la part, dans cette préférence pour des contextes mixtes, du rôle qui peut alors être celui de ces femmes désireuses d'être regardées et admirées par des hommes, voire d'être au centre, ce qui ne saurait d'ailleurs aller sans le petit plaisir supplémentaire qu'apporte la vue de leurs rivales dépitées et envieuses ?

 

   Ceci dit, la question qui se pose est la suivante : qu'est-ce qui pousse des hommes à rechercher et apprécier la compagnie des femmes lorsqu'il ne s'agit pas, pour eux, de mettre dans leur lit la femme convoitée ? Qu'est-ce qu'ils leur trouvent donc de si extraordinaire, aux femmes ?

    Certes il peut s'agir, pour ces hommes-là, de séduire sans coucher ; autrement dit d'arriver à ce que la femme, méfiante et réticente au départ (sinon c'est du tir sur faisans lâchés devant le fusil, ce qui n'est pas du tout amusant !), en vienne à se rendre sans condition ; les rôles s'inversent alors : elle devient suppliante, et, ayant gagné, l'homme séducteur peut alors renoncer à coucher, surtout s'il est bien conscient du maigre avantage qu'il en retirera en comparaison de tous les inconvénients potentiels : maladies, naissance d'enfant, ennuis avec le mari s'il existe, exigences et reproches à n'en plus finir, coûts en temps et en argent, restrictions de liberté par rapport aux autres femmes, etc.

     Séduire sans coucher peut donc être un but en soi, et cela même pour les hommes, aurait-on envie d'ajouter ; car, pour certaines femmes au moins (les jeunes et jolies, sans doute), séduire sans coucher serait l'objectif premier, à en croire Blanche Gardin, qui oublie, pour l'occasion, la soif d'être aimée, rassurée, etc.

     En tout cas les femmes qui souffrent que les hommes ne reconnaissent pas ce qu'elles appellent leurs valeurs féminines apprécient les hommes qui "aiment les femmes" au sens "goûtent leur compagnie".

     "J'aime que tu aimes les femmes" disait à son ami devenu son amant cette jeune bourgeoise, mariée à un médecin aisé, qui avait pour dicton préféré "Un ami pour le chic, un amant pour le choc et un mari pour le fric !". Il ne se privait pas de coucher avec toutes celles qui voulaient bien, mais ce n'était que physique, il le lui avait dit et elle le croyait, à raison ; et elle acceptait ces tromperies qui n'en étaient pas vraiment. Ce dont elle souffrait surtout, c'était des rebuffades de son mari, très direct, qui ne lui épargnait pas ses critiques, surtout quand il avait trop forcé sur le whisky. Elle se sentait rabaissée par cet homme-là, qui la tenait en laisse financièrement et à qui elle tenait. C'est ce mépris de sa féminité qui l'avait décidée à le tromper avec un homme qui, lui, aimait son style à elle, qui ne tournait pas en dérision ses émotions, sa fragilité, ses pleurs, ses excès, sa façon de mélanger un peu tout, ses manques de rationalité, son besoin compulsif de parler, ses préoccupations. Non seulement il l'écoutait des heures durant, ne la rabrouait jamais, ne se moquait pas, etc. mais il disait l'admirer et l'aimer ! Son  "J'aime que tu aimes les femmes" était devenu  "J'aime que tu me reconnaisses et m'aimes, moi, en tant que femme".

     Un des problèmes pour les hommes qui aiment la compagnie des femmes c'est qu'elles les trouvent si gentils qu'elles abusent de leur gentillesse. A être tant et si bien écoutées par un homme-ami, elles en viennent à oublier d'écouter l'homme en question et à méconnaître ses besoins à lui ; des besoins d'homme, qui aimerait bien qu'on ne s'en tienne pas à de platoniques conversations, à des baisers et de grands hugs "Serre-moi fort dans tes bras !" – sous-entendu "c'est tout, ça me suffit !"). Avec le temps, si l'homme ne met pas les choses au point, le déséquilibre s'enfle : l'essentiel de leur temps commun étant consacré à parler de sa vie à elle, ce qui correspond à l'essentiel de ses besoins à elle, elle a de plus en plus besoin de lui et elle lui reproche leur manque de temps ensemble ; tandis que lui, de son côté, trouve de moins en moins son compte dans cette relation, qu'il a de moins en moins envie de transformer en vie commune alors qu'elle n'aspire qu'à cela, lui dit en souffrir et lui reproche de l'en priver.

    Dans ces conditions, il faut vraiment que l'homme en question ait beaucoup besoin de reconnaissance affective pour poursuivre cette relation et/ou qu'il ait de forts scrupules à la distendre ou à la rompre (crainte de crise, de menace de suicide,...).

    Si c'est à cela que ça mène quand on "aime les femmes", mieux vaudrait, pour les hommes, éviter la compagnie de ces êtres-là ; quitte à passer pour un balourd qui, comme tant de ses congénères, est si limité, et cela doublement :

      - non seulement il est inaccessible, cet handicapé-là, à ce qui ne relève pas du cerveau gauche (l'hémisphère de la raison)

      - mais il dénigre ce qui relève du cerveau droit (les émotions, l'intuition, le surnaturel, l'invisible) et donc ce qui serait, paraît-il, l'essence de la nature de la femme.

    Tout ceci suppose que la part féminine qui est en l'homme est réduite à quasi rien, que les femmes ont le monopole de l'intuition et sont toutes de vraies intuitives, que des émotions ne passant pas par des pleurs ne sont pas de vraies émotions, que l'invocation de l'invisible est davantage qu'un moyen commode de se rassurer (ce qui assure le succès des multiples formes de religions et autres croyances), etc. Et cela suppose aussi qu'on ne cherche pas à masquer par une dénonciation féministe (le manque de reconnaissance des femmes) une revendication comme celle du droit à dire n'importe quoi sans se faire contredire par un homme.

     Un exemple : lorsqu'une femme affirme, devant sa fille et tandis que son mari fait la vaisselle dans la pièce voisine, porte de communication ouverte, que la buse "miaule" (alors qu'elle "piaule"), mieux vaut pour son mari qu'il se taise car, s'il lui signale cette inexactitude afin de lui éviter de se ridiculiser plus tard en répétant cette confusion en présence d'autres personnes, il va se faire taxer de non reconnaissance des valeurs féminines ; des valeurs qui feraient primer, paraît-il, le contexte émotionnel et relationnel, ainsi que le sens général de ce qui est dit, sur l'exactitude formelle, considérée comme relevant du pinaillage et de la volonté d'enfoncer une pauvre dyslexique parce que, femme, elle ne sait pas parler bien et fort ; s'estimant fréquemment rabrouée et comme bâillonnée, elle s'est tue au point de perdre son savoir parler, tout cela à cause de son mari si exclusivement rationnel  – qui, d'ailleurs, n'aime pas les femmes, a toujours pensé Madame (alors que les autres femmes qu'il fréquente sont quasi-unanimes à souligner que c'est tout le contraire avec cet homme capable d'une écoute de qualité exceptionnelle, et qui apprécient pour cette raison de le côtoyer).

    Deux questions pour clore ce commentaire :

    1) Quid de "aimer les hommes" ? Lorsque l'expression s'applique aux femmes, la question semble incongrue tant cet état d'esprit (inclination du coeur) relève du lieu commun : sauf exceptions, les femmes aimeraient toutes trouver le prince charmant de leurs rêves. Mais soit elles jouent le héron de la fable, finissant seules pour avoir trop fait les difficiles, soit elles s'enchantent d'une rencontre avec un mec puis elles déchantent parce que c'est un homme normal, avec des défauts, et que ces défauts, si l'homme ne les corrige pas suite à leurs injonctions, ils insupportent les avatars modernes de l'espèce féminine ; de nouvelles femmes à qui l'éducation, la pilule et les revenus d'un métier ont donné des rêves d'indépendance pas seulement financière mais fondés sur ces revenus autonomes qui leur font imaginer que, ainsi préservées de la misère autrement que par la soumission à un mari, elles peuvent se passer d'homme si celui-ci ne passe pas victorieusement et à chaque instant, tous les tests du parfait compagnon de vie.

      Employée par des femmes parlant d'une autre femme, cette expression devient "elle aime trop les hommes" ; ceci pour exprimer non pas qu'elle est gentille avec son mari mais qu'elle couche avec tous les hommes qu'elle rencontre.

      Si le sujet de l'expression est un homme, l'expression "il aime les hommes" désigne un type qui est gay. C'est le genre d'homme que beaucoup de femmes apprécient, sans doute à la fois pour l'absence de "danger" (après une soirée sympa mais trop arrosée pour pouvoir rentrer en voiture, elles peuvent rester chez eux pour une nuit, ils ne la violeront pas) et pour leur caractère cool ; eux, au moins, ne sont pas potentiellement violents comme le sont les hommes hétéros, que vrillent l'intensité de leur désir sexuel. Et elles vont pouvoir s'enorgueillir d'avoir en portefeuille, en plus de leur "meilleure amie" (une position à hauts risques car la Roche Tarpéienne est proche du Capitole et, quand on tombe du piédestal sur lequel on avait été installée, on est en plus dézinguée grave !) des hommes de ce type, qui n'en sont pas en fait, des vrais hommes, et c'est pour cela qu'ils sont leurs MAG (Meilleur Ami Gay).

    2) Pour quelles raisons peut-on préférer la compagnie des personnes de son sexe ou de l'autre sexe ? Intéressante question !

    Dans le film "L'homme qui aimait les femmes" (1977), le regretté Charles Denner (1926-95) incarnait Bertrand Morane, un représentant en parapluies qui, sitôt sonnée l'heure de la fin de sa présence dans l'entreprise à laquelle il appartenait, fuyait le monde des hommes et recherchait la compagnie des femmes ; ceci parfois pour coucher avec elles mais pas toujours et pas seulement puisqu'il aimait aussi retrouver telle ou telle femme avec qui il se sentait bien sans coucher avec elle. Ce personnage préférait clairement, lorsqu'il avait le choix, la compagnie des femmes.

Denner-charles

   A l'opposé de Bertrand Morane on trouve tous ces hommes qui fuient, au bistrot, sur les terrains de foot ou dans des clubs select, la présence de leur épouse et/ou d'autres femmes qui les bassinent avec leurs reproches : avec leurs copains ou amis, ils retrouvent le sourire avant de devoir reprendre le collier et le joug.