Lorsqu'un couple se crée (en appelant amour l'attirance plus ou moins réciproque qu'éprouve au moins l'un des deux pour l'autre), c'est le début d'une longue suite de compromis pour faire face, au quotidien (s'il y a vie commune permanente) et sur la durée, à des goûts, besoins, habitudes, désirs inévitablement différents.

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   Et à la situation initiale de similitude proclamée des goûts (lors de la phase de découverte mutuelle et de passion fusionnelle) va succéder, plus ou moins longtemps après, le constat d'un mélange de goûts communs et de goûts qui sont différents et qui le resteront ; ceci avant que les goûts communs ne disparaissent et que les autres goûts ne divergent parce que c'est une façon, symétrique de la convergence initiale, de marquer les divergences de trajectoires exacerbées par le désamour (ex. : toi et moi aimions les épices ; affecter de ne plus les aimer désormais est une marque de distance, voire d'hostilité) ; un désamour qui se traduit, pour commencer, par des sentiments encore positifs mais nettement moins puissants qu'au départ : la femme est déçue de ne pas obtenir l'incessante nouveauté à laquelle elle aspire, et l'homme voit son désir physique pour cette femme-là fléchir avec sa réalisation.

   Autrement dit, les désirs et besoins exprimés par chacun, qui avaient été présentés, à l'origine, lors de la phase illusoire de dilution dans l'autre, comme semblables à ceux de l'autre ou allant s'en rapprocher, peuvent, une fois constatée la réalité (ce constat réaliste relève de la phase "saoulage" décrite par Florence Foresti décrivant le cycle de l'amour chez les femmes "craquage, saoulage, dégage"), non seulement ne plus faire l'objet de concessions réciproques mais constituer des points de friction supplémentaires, et d'une certaine manière artificiels puisque l'exacerbation des différences devient une manière de refuser l'autre.

   Dans ce contexte de gué-guerre permanente, tous les moyens sont bons. Dès lors qu'il exclut la bombe atomique (le divorce), le conjoint le plus teigneux et le plus déçu peut estimer trouver sa revanche en pourrissant le quotidien de l'autre, par de petits gestes ayant un impact sur des points sensibles. Exemple : Monsieur apprécierait de prendre son petit-déjeuner dans une pièce normalement chauffée et, pour cela, il met le chaufage le soir dans la petite cuisine, dont il ferme les portes pour que la chaleur ne parte ni dans le couloir, ni à la cave, ni dans le salon/salle à manger (dont il sait que Madame, levée plus tôt et voyant qu'il gèle dehors, ouvrira grand les portes-fenêtres une demi-heure durant pour le transformer en glacière durable - puisque murs, sols et meubles emmaganiseront le froid extérieur - sous prétexte de changer l'air). Eh bien, dès potron minet, Madame ouvrira largement la porte de communication cuisine/salle à manger pour priver son époux de son refuge tempéré. Et elle fera, en plus, preuve d'hypocrisie en faisant mine de s'étonner que son mari, bien que ne desserrant pas les dents pour exprimer son désaccord et son mécontentement (alors qu'il devrait sans doute exploser de rage), ait l'air fâché ; mais de quoi donc, feindra-t-elle de s'interroger, tout en savourant l'effet de sa vacherie matinale.

   On pourrait imaginer/espérer que, si, en dépit de la disparition de tout sentiment amoureux, des époux ne se séparent pas légalement mais continuent à cohabiter (pour des raisons pratiques : partage des coûts fixes d'une maison, éviter les coûts financiers et surtout psychologiques du divorce, ne pas choquer son père et ses valeurs en étant celle qui demande le divorce, éviter de risquer de devoir vivre seule faute d'opportunités acceptables, ne pas diviser par deux les temps de visite des enfants et petits-enfants,...), ils pourraient conserver, l'un vis-à-vis de l'autre, estime et bienveillance.

   Mais ce serait oublier la rage qui anime une épouse dont le mari ne réagit pas violemment à ses provocations, même quand elle les pousse de plus en plus loin. Alors on l'asticote par des détails : elle va déplacer le shampoing de son mari de la douche au lavabo pour que seul son flacon de shampoing soit à portée de main ; elle va ranger dans le placard la boîte d'étuis de Nescafé qu'utilise son mari pour ne laisser sur l'espace de travail de la cuisine que la boîte de Caro qu'elle utilise, elle ; après le déjeuner pris en commun, elle ne va passer l'éponge que sur sa moitié de la toile cirée et laisser les miettes qui existent sur celle de son mari et elle ne va passer sous l'eau que sa propre tasse à café à elle, alors que son mari s'occupe, plus souvent qu'à son tour, de débarrasser la table, de la nettoyer, de remplir le lave-vaisselle et de faire la vaisselle des poëles et casseroles bien grasses (et aussi des gros fait-tout, qu'elle se contente de remplir d'eau chaude et de produit vaisselle alors qu'un petit coup d'éponge à l'intérieur suffirait).

    Décevantes mesquineries ! Se rend-elle compte que, en s'abaissant à ces petits gestes minables, certes elle agace son mari mais elle dilapide aussi le petit capital d'estime qu'elle avait encore ; un capital déjà bien entamé à force de raconter tout et n'importe quoi, avec assurance, quitte à finalement conclure parfois qu'elle ne sait pas ; ceci non sans avoir répété son classique "Est-ce que je peux finir ma phrase ?" quand son mari a osé l'interrompre - souvent pour lui demander une précision sans laquelle il risque de comprendre de travers tout ce qu'elle va raconter par la suite. Il ferait mieux de la laisser parler et de cesser de s'intéresser, de chercher à comprendre, de lui prêter une vraie attention et non l'attention de façade qui est la seule forme d'attention que son attitude mérite !