En Occident au moins, et depuis quelques siècles, les hommes qui veulent avoir quelque succès auprès des femmes sont quasi-obligés de leur parler d'amour. C'est le mot magique. Sans des "Je t'aime !" elles n'embrayent pas.

    Alors les hommes sont bien obligés de masquer derrière ce mot la réalité de leur attirance, à savoir leur besoin sexuel, fondé sur cet instinct de reproduction qui leur vient du fond des âges et qui leur fait désirer, quand ils les imaginent ou quand ils les voient, presque toutes les adolescentes, les jeunes femmes et les femmes mûres ; et jusqu'aux femmes qui se croient déjà "disparues des radars" du fait de leur âge alors qu'elles sont simplement moins visibles sur les radars masculins lorsque des femelles plus jeunes sont dans les parages, comme le sont tant d'étoiles dans un ciel où brillent des étoiles de première grandeur ; mais, en l'absence de jeunes poulettes, les hommes, faute de grives, mangent volontiers des merles.

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     Certes un jeune homme très attiré par une femme s'indignera si on lui fait valoir que c'est son désir physique qui est le primum movens et le ressort fondamental de ce qu'il appelle amour ; un amour qu'il voit surtout comme étant un sentiment, un amour qui fait la part belle à l'admiration que cet homme a pour l'intelligence et la sensibilité de cette femme.

     Cet homme amoureux refusera d'admettre qu'en ne considérant les relations sexuelles que comme une conséquence de la relation forte entre amants il abandonne les réalités crues de son sexe (la baise) pour plaire à l'autre sexe en adoptant la vision que ce dernier a des choses : "C'est parce que je t'aime que je me donne à toi". A ce compte-là, nombreux sont les "cucks", ces hommes qui cherchent sans cesse l'approbation des femmes en adoptant leurs points de vue (parfois jusqu'à renchérir, à propos de #metoo par exemple).

    Et puis, bien sûr, si la femme sait valoriser son chevalier servant en le complimentant, en l'écoutant, en lui répétant qu'elle n'a jamais été aussi heureuse et que c'est grâce à lui, l'homme va s'imaginer qu'il a noué là une relation fusionnelle exceptionnelle, qu'il a enfin trouvé l'âme soeur, la femme qui le comprend, etc. Cela va accréditer chez lui l'idée que l'amour dont il aime cette femme est un ensemble dépassant, et de beaucoup, les relations sexuelles.

     Dès lors, cet homme basculera dans le manque de réalisme et de lucidité vis-à-vis de sa propre nature et de ses motivations profondes puisqu'il adhérera à la conception romantique, typiquement féminine, des relations de couple.

     Mais cela ne durera que tant que la femme continuera à se comporter en amoureuse, une attitude en tout excessive, dont il est certes bien agréable d'être l'objet mais qui risque fort de basculer vers l'autre extrême lorsque la femme se lassera de cet homme, n'en voyant bientôt plus que les petits côtés, et l'accablera de reproches sur fond de "Tu avais promis de me rendre heureuse et tu ne tiens pas ta promesse". Surpris, l'homme connaîtra les affres de la deuxième étape du cycle de l'amour, si comiquement décrit par Florence Foresti (craquage, saoulage, dégage).

     Les femmes aiment l'idée de l'amour, rêver à l'amour, un amour qui les place au centre, un amour leur donnant l'exclusivité ("mon" homme "à moi"). Elles veulent que leur amant leur dise et leur redise sans cesse qu'il les aime ("tu m'aimes, dis ?") et qu'il les aimera toujours, ceci comme pour conjurer l'inéluctable déclin de leur attrait physique et le caractère naturellement volage des hommes. A y regarder de près, cet amour-là n'est pas très altruiste, pas très gratuit, même si elles disent parfois que leur voeu le plus cher est de rendre leur homme heureux.

     Loin de moi l'idée de reprocher à quiconque de prendre d'abord en compte ses propres intérêts. Ce qui me gêne c'est la façon dont on essaie de faire passer un égoïsme normal pour une attitude altruiste.

     Car aimer autrui n'est pas une opération dans laquelle on se sacrifie, même si on veut le faire croire aux autres ou, pire, à soi-même : quand on aime on est payé en retour, soit de façon directe, par la réciprocité de l'amour ou par la reconnaissance des personnes bénéficiaires et des tiers, soit, en cas d'ingratitude manifeste, par la belle image de soi qu'on retire de cette bienveillance, de cette attention aux autres, des sacrifices qu'on a consentis, etc.

     Toutes les sociétés valorisent l'amour du conjoint, des enfants, des aïeux, des voisins, etc. car c'est un ciment bienvenu. Celui qui donne des preuves d'amour est donc bien vu socialement, ce qui constitue une gratification personnelle appréciable.

     Et des religions comme le christianisme, en promettant des récompenses infinies et éternelles à ceux qui auront aimé leur prochain sur terre, font coup double : elles atténuent par la perspective d'une vie future l'angoisse de la mort et elles valorisent les personnes qui, sur terre, aiment sans rétribution immédiate. Et, en prime, la foi chrétienne est essentiellement culpabilisatrice en matière de sexualité, subordonnant celle-ci à des relations entre personnes mariées ensemble et lui donnant comme objectif premier la fécondation. Une perspective globale qui est cohérente avec la vision féminine des relations sexuelles mais qui fait fi des besoins sexuels masculins.

     Somme toute, l'amour, idéalisé par les femmes, est, pour les hommes, un mot à employer obligatoirement même si, lucidement, ils se rendent compte du fossé existant entre ce qu'ils ressentent (une attirance avant tout sexuelle) et ce que les femmes mettent derrière ce mot ; un mot que sociétés et religions valorisent en tant que beau sentiment, pur et gratuit, alors que l'amour n'existerait pas sans les rétributions, au moins symboliques, qu'il procure.