"La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable" a écrit Charles Baudelaire dans "Mon coeur mis à nu".

     Découverte quand j'étais en classe de première, cette citation m'avait choqué et révolté, moi qui étais à la recherche de l'âme soeur, comme on disait, et dans l'idéalisation des jeunes femmes.

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     Sorti de son contexte, ce qualificatif de "naturel" est difficile à comprendre, comme l'est aussi le fait que Baudelaire trouve cela "abominable".

     Le contexte textuel de cette citation, le voici :

La femme est le contraire du Dandy. Donc elle doit faire horreur.
La femme a faim, et elle veut manger ; soif, et elle veut boire.
Elle est en rut, et elle veut être f...
Le beau mérite !
La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable.
Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est-à-dire le contraire du Dandy.

     Maintenant qu'Internet donne accès à de très nombreux textes, de fait inaccessibles auparavant sans longues recherches en bibliothèque, je m'attendais à trouver sur la Toile une profusion de gloses relatives à cette fameuse petite phrase, d'où je pourrais extraire quelques éléments de compréhension.

     Las ! Quels que soient les combinaisons de mots-clefs utilisées, Google ne ramène que très peu de liens vers des pages réellement éclairantes sur la question : sur tel forum les commentateurs se bornent à s'écharper, dans une langue qui n'a que l'apparence du français, sur la misogynie de Baudelaire, tandis que, sur son blog, un professeur de philosophie à la retraite nous sert d'incompréhensibles considérations peut-être savantes mais qui n'apportent guère de lumières réelles sur le sujet.

     Il semblerait que, comme les phrases qui entourent la citation en question le laissent deviner, Baudelaire oppose art et nature et que sa prédilection pour l'art, symbole de raffinement, lui fait détester la nature, symbole d'état brut. Cette position est cohérente avec sa posture de dandy (revendiquée, et visible dans sa façon de s'habiller et dans ses goûts en général - quant à ses auteurs anglais préférés, par exemple). Dès lors, ce qu'il croit discerner chez la femme, par une généralisation assez hâtive à partir des cas des femmes qu'il a connues, c'est un manque de raffinement, de distinction, de subtilité - ce dont il a horreur (d'où le qualificatif d'abominable et le fait qu'il estime que la femme est "toujours vulgaire").

     On dirait aujourd'hui que Baudelaire voit les femmes comme étant (toutes !) "nature", ce qui souligne combien est exagérée la prétention de Baudelaire à trouver dans leur caractère "naturel" un dénominateur commun à toutes les femmes. En effet, bien des femmes sont toutes de subtilité et, si certaines, on en connaît, ne brillent pas par leur raffinement (esthétique, langagier, de pensée, etc.), nombreux sont aussi les hommes "bruts de décoffrage" ; ce qui n'est d'ailleurs pas pour déplaire à bien des personnes, qui apprécient les gens naturels (comme eux), tandis que d'autres personnes, tolérant le caractère "pas fini" de certains hommes, seront déçus par les femmes vulgaires (par exemple par telle jeune qui, dans le train, ne cesse de répéter, à très haute voix, qu'elle "s'en bat les couilles" - ce qui est par ailleurs anatomiquement curieux).

     Au-delà de ce petit essai d'exégèse et de compréhension de la prose baudelairienne, je me demande s'il n'y a vraiment rien à retenir de ce cri de détestation. Autrement dit, à supposer même qu'on s'en tienne au constat (la femme décrite comme étant naturelle, sans se soucier de l'appréciation négative qui est celle de Baudelaire), faut-il ignorer complètement cette affirmation du caractère naturel de la femme parce que la diversité des femmes est trop grande pour se laisser réduire ainsi ? Ou bien n'y aurait-il pas une part de vérité dans ce constat, si on le reformule en termes moins péremptoires : en moyenne, les femmes seraient-elles plus "nature" que les hommes, du moins dans certains domaines (et alors lesquels) ?

    Une analyse crédible de cette question requèrerait, au minimum, une enquête bien menée, portant sur un échantillon assez vaste (pas 30 cas mais un bon millier voire davantage !) et représentatif (sur quels critères ?) de la population des femmes adultes de tel pays aujourd'hui. Faute de disposer des moyens correspondants, ce que je vais avancer aura le statut d'hypothèses provisoires, fondées sur mon expérience, très limitée, de rencontres faites, au fil des années, avec des femmes à mes yeux très diverses (mais finalement pas tant que cela, vu leur relative homogénéité en termes de milieux sociaux).

     Que peut bien recouvrir ce caractère "naturel", que Baudelaire trouvait commun à toutes les femmes (et qu'il stigmatisait) ?

     Etre "naturelle" en ce sens-là, ce serait sans doute une certaine façon de coller à la nature en ne réfrénant pas ses besoins. Baudelaire explicite en effet sa pensée ainsi : "La femme a faim, et elle veut manger ; soif, et elle veut boire. Elle est en rut, et elle veut être f...".

     Cela ne me paraît pas très convaincant au vu de ce que je connais : cela ne me paraît en effet ni vrai de toutes les femmes ni permettre de caractériser les femmes par rapport aux hommes.

     Si on entend par "être naturelle" s'interdire de recourir aux artifices censés accroître la beauté (maquillage, liftings, liposuccions du ventre, des genoux, des cuisses et des bras, remodelages des seins et des fesses, ...) alors il semble clair que, dans leur très grande majorité, les femmes sont très peu "nature" et bien moins naturelles que les hommes.

     Enfin, si "être naturelle" veut dire qu'on renonce aux dissimulations, aux mensonges, aux hypocrisies, etc., il n'est pas évident que, en la matière, ce soient les femmes qui aient le ponpon ; ce serait plutôt l'inverse, à mon avis.

   . Mais cette dernière acception offre néanmoins une piste à explorer plus avant : ne trouverait-on pas plus souvent chez les femmes que chez les hommes une tendance à être directe, un malaise vis-à-vis des faux-semblants, une détestation de ce que les femmes qualifient de "lâcheté" chez les hommes (principalement les compromis qu'ils voudraient voir s'établir lorsqu'ils ne veulent pas choisir entre plusieurs femmes exigeant chacune l'exclusivité) ?

     Qu'en pensez-vous ?

     En ce qui me concerne, mais mon expérience est extrêmement limitée, j'assimilerais volontiers "être naturelle" à un comportement de réaction instinctive, irraisonnée, plus préoccupé de soulager l'envie pressante de décharger sa colère que de l'effet produit sur la personne agressée ; on retrouverait l'idée du caractère brut, irréfléchi, spontané, éruptif, peu soucieux des conséquences, etc. d'une attitude dite "nature".

     Ce qui m'agace c'est que ce type de comportement, agressif, donne à son auteur(e) une supériorité comme si le fait d'être direct, sans ménager l'autre de quelque manière que ce soit, était plus acceptable qu'une attitude plus respectueuse de l'autre.

      Si l'agressé hésite à répondre dans le même style, scud contre scud, de crainte de faire trop mal à l'agresseur ou d'entrer dans un processus de surenchère non maîtrisé, il perd, face à une personne "nature" mais pas de bonne nature.

      Les femmes appartiendraient-elles plus que les hommes au camp de ces gens dits "nature" qui réagissent de façon épidermique et violente, quitte à (ou : pour mieux) blesser l'autre ?

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