Au départ de l'histoire, on tombe amoureux.

Du moins est-ce ainsi qu'on se représente et qu'on décrit les événements, tellement on est, de nos jours, sous l'influence obligatoire de la façon romantique dont les femmes veulent nous faire voir les choses.

En réalité on ne peut exclure que, derrière ce voile romantique ne se cache, de notre côté (celui des mâles), qu'une furieuse et irrépressible envie de baiser, un besoin basique que deux millénaires de "civilisation" n'ont pas aboli mais ont simplement fait changer de nom ; car on ne supprime pas d'un simple décret politiquement correct l'instinct de reproduction et le goût de la chasse qui nous viennent du fond des temps et dont notre cerveau reptilien conserve la trace.

Quoi qu'il en soit, nous voilà dans une relation d'amour, souvent réciproque aux débuts, où tout est peint en rose ou en bleu ciel.

On fait alors l'erreur de gratifier sa belle de toutes les qualités, physiques ("tu es la plus belle"), intellectuelles, morales, etc.

Et on y croit.

On s'imagine aussi que, sur le plan professionnel, c'est sûrement un modèle : de compétence, de droiture, d'honnêteté, de désintéressement, etc.

Et on l'admire aussi pour ces qualités professionnelles-là, imaginées sinon imaginaires, qu'on est pourtant on ne peut plus mal placé pour apprécier, vu notre parti-pris en sa faveur, ce "biais cognitif" qui ne nous fait sélectionner que les informations allant dans notre sens, alors même qu'on a peu de chances de côtoyer celles et ceux qui pourraient porter des jugements critiques sur les compétences professionnelles de celle qu'on idéalise tant.

L'inévitable chute du piedestal peut, paradoxalement, ne pas venir de l'extérieur mais de la personne admirée ; en effet, si elle a cessé de voir en vous son prince charmant et que vous représentez désormais plutôt, à ses yeux, l'horrible bonhomme qui la retient prisonnière dans les liens d'un mariage qui n'a pas tenu les promesses qu'elle en avait espérées, alors elle peut très bien, un jour où vous lui exprimez une fois de plus, croyant lui faire plaisir, votre admiration (certes irraisonnée et infondée) pour ses talents professionnels, se déchaîner contre vous, avec une diatribe du genre suivant : "Tu n'y connais rien à mon métier, à la façon dont je l'exerce, à mon milieu professionnel, à l'image qui y est la mienne. Alors cesse de t'extasier en racontant n'importe quoi ! ça m'énerve !". C'est sans réplique.

Commence alors, si le processus n'a pas déjà été entamé, une montée progressive en puissance du réalisme dans la façon de se représenter qui elle est vraiment ; on ne la voit plus avec les yeux de Rodrigue pour Chimène mais comme la verrait quelqu'un de bien informé mais d'impartial.

Un peu comme la Maja dans ses deux versions, habillée et nue.

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     Et c'est là qu'on découvre que, si on lui applique, à elle, les critères que l'on applique d'ordinaire aux autres personnes, l'immense capital d'estime )dont elle avait bénéficié au début, dans le grand élan de l'amour qui magnifie tout) va s'amenuiser au fil des occasions de découverte de ses lacunes.

     Un exemple : si je suis très attaché à la fiabilité des gens et de ce qu'ils disent et que, au quotidien, je dois constater à répétition que ce qu'elle dit est approximatif ou carrément erroné, mon estime pour ses capacités intellectuelles va dégringoler ; et, parallèlement, je vais revoir à la baisse l'idée que je me faisais de ses capacités professionnelles puisque, dans son métier où il est particulièrement grave de se tromper, elle a dû faire preuve du même manque de rigueur.

     Sous cet angle la lecture d'un même texte permet de confronter ce qu'elle dit en avoir retenu et ce qui figure effectivement dans ce texte : si les chiffres qu'elle mentionne sont faux en termes d'ordres de grandeur (millions pour milliards, par exemple), si elle confond pourcentages et points de pourcentage, si elle défigure ou inverse un raisonnement, si elle omet un argument capital pour souligner une idée secondaire correspondant à ses a priori, si elle fait dire au texte des choses qui n'y figurent pas mais qui relèvent de ses marottes, etc., alors comment attribuer la moindre confiance à ce qu'elle dit avoir lu ou entendu ? Je considérerai ce qu'elle dira dorénavant comme étant, au mieux, des éléments à vérifier, au pire des non-informations. Elle rejoindra alors dans mon esprit la catégorie de tous ceux et toutes celles dont on ne peut rien espérer apprendre parce qu'ils exagèrent, minimisent, déforment, omettent, biaisent, etc., parfois sans même s'en rendre compte et cela pour se rendre intéressants (croient-ils) ou parce que personne ne leur a jamais appris la rigueur, le sens des mots, la valeur des chiffres, la nécessité de vérifier les informations avant de les véhiculer, etc.

     C'est ainsi que, de l'amour, on peut passer à la simple estime, puis à la perte même de celle-ci ; et à la perte de confiance, surtout lorsqu'on constate que l'autre ne cesse de réécrire l'histoire à sa façon, comme ça l'arrange, de sorte à se disculper en mettant tous ses malheurs sur le dos de tel bouc émissaire (le conjoint, un parent, un membre de la frâtrie, tel professeur,...). Et elle de croire à ce point aux histoires qu'elle se raconte que si on prétend lui démontrer que ça ne s'est pas passé comme ça, elle va soupirer et dire que c'est souvenirs contre souvenirs, non sans souligner que sa mémoire est (à son avis, certes, mais cette restriction ne l'effleure même pas) bien meilleure que la vôtre.

     Arrivés à ce stade, que faire ? Contester pied à pied, essayer de rétablir les faits (en n'hésitant pas à reconnaître qu'on s'est trompé sur tel point - une démarche qu'elle ne fera pourtant jamais la concernant ?), essuyer les démentis, se voir opposer des informations qui n'en sont pas, de la mauvaise foi, etc. ? Ou bien se résigner et se taire, en donnant alors à l'autre la double impression qu'elle a raison puisque vous vous taisez par incapacité supposée des moyens de contester et l'impression insupportable que vous la méprisez puisque vous abandonnez toujours la discussion ?

      Ces perspectives peu réjouissantes méritent bien une petite dose de contre-poison sous forme de tableaux :

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