Sur les deux tableaux ci-dessous (Courbet, Degas), voyez-vous qu'elles aient des griffes, ces femmes ?

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De griffes visibles, point !

Mais ce n'est pas qu'elles n'en ont pas : tout simplement, leurs griffes sont, comme les griffes des chat·te·s, rétractiles !

[ne voyez surtout pas, dans l'écriture "chat·te·s" une allégeance aux délirants promoteurs de l'écriture inclusive ! Cet exemple est juste là pour souligner que, si on se limitait aux cas exceptionnels où, comme ici, la lecture n'est pas trop gênée, ce serait presque tolérable ; mais le plus souvent les graphies sont grotesques, par exemple dans "nous serons attenti·fs·ves" ; au fait, pourquoi pas, plutôt, puisque le ridicule n'a pas de limites, "attenti·f·ve·s" ?].

Quand elles sont amoureuses, elles font patte de velours. Puis sitôt passé cet état très transitoire, on est bon pour leurs coups de griffes !

Si on ne répond pas à leurs coups de griffes, elles en rajoutent, comme si, à la fois, elles jouissaient de nous faire mal et comme si elles ne se satisfaisaient pas de notre absence de réaction à leurs provocations, craignant sans doute que nous ne soyons pas vraiment atteints par leurs morsures et griffures.

Au fil des jours je vais consigner ici quelques exemples – anecdotes certes minuscules mais c'est du vécu – de coups de griffes :

  * à table, à midi tous les deux, je fais l'effort d'entretenir la conversation (après avoir préparé le repas – dont mon fameux mélange pour couscous, long à préparer mais délicieux – et mis la table) ; j'en arrive à mentionner que, interviewé, tel syndicaliste extrémiste de Sud Rail cite, à l'appui de ses arguments, certains rapports d'études qui sont favorables à ses thèses mais qu'il omet de mentionner l'existence d'autres rapports, tout aussi officiels et récents, qui disent le contraire (et j'indique les principales conclusions de ces rapports-là) ; je dis regretter ce parti-pris et je conclus que le journaliste, au lieu de laisser le syndicaliste pérorer sans réagir, ferait bien d'aller lire, comme je l'ai fait moi-même sur l'Internet, les conclusions de ces autres rapports. Dans ce contexte, où je m'efforce donc d'apporter à mon épouse des informations utiles sur des sujets d'intérêt général, on pourrait s'attendre à ce qu'elle manifeste de la reconnaissance pour ces connaissances que je lui partage. 

     Eh bien non ! Tout ce qu'elle trouve à dire c'est, comme presque toujours, quelque chose de critique à mon endroit, un coup de griffe supplémentaire : en l'occurrence, elle prétend que, en début de carrière, je critiquais des livres dont je n'avais lu que le résumé, et que je ne lisais d'ailleurs presque rien ; voilà bien un coup de griffe, avec cette évocation gratuite doublement erronée d'un passé lointain qu'elle déforme (sans doute plus inconsciemment que sciemment) : en l'occurrence je lisais beaucoup, mais essentiellement des livres techniques, le plus souvent en anglais, nécessaires à mon activité professionnelle (en plus de recueils de pièces de théâtre, comme tout le théâtre d'Anouilh et des pièces de Labiche, Feydeau, Courteline, Labiche, etc. ainsi que les oeuvres complètes de Somerset Maugham, Graham Greene, Maupassant, Pierre Benoît, etc.), tandis qu'elle dévorait roman sur roman (modernes, pas classiques) ; et elle ne supportait pas que je décline à répétition ses offres de lire les romans dont elle venait de terminer la lecture..

    J'essayais effectivement, à l'époque, de combler mes lacunes en matière de littérature classique en utilisant des livres présentant, pour chaque oeuvre majeure, un synopsis et une brève analyse, je ne me permettais pas de m'appuyer sur ces quelques éléments pour critiquer les livres en question ; simplement, dans les conversations, ces connaissances minimales me permettaient de comprendre les allusions qui étaient faites à tel personnage, tel auteur, tel livre.

   * autre exemple dans lequel ses coups de griffes viennent remplacer les remerciements que toute autre personne ferait en de telles circonstances : alors que je lui demande, par courriel pour que les éléments de décision que je lui fournis soient précis, de valider le choix des modalités détaillées (type de cabine, par exemple) que j'ai fait concernant la recherche et la réservation d'une croisière d'une semaine sur le Rhin, elle ne me répond pas en me disant merci pour le temps passé à cela mais elle glisse, à l'appui de sa préférence pour une cabine à grande baie vitrée, une perfide allusion à son grief consistant à (ne cesser de) me reprocher de ne prendre qu'une semaine de vacances avec elle par an : de ce fait, argue-t-elle, on peut bien payer le supplément en question.

   * coups de griffes aussi que ses fréquentes réitérations de cette critique-là (le peu de vacances que nous prenons ensemble). De fait, en dehors de quelques grands week-ends dans les Vosges de-ci, de-là, tous les deux ; nos vacances communes se sont limitées, depuis une dizaine d'années, à une croisière Costa et à une autre sur le Pô, et à des randonnées pédestres en groupe accompagné : en Crète, dans les Cyclades, dans la vallée du Douro au Portugal, en Italie dans les Cinque Terrae, dans les Abruzzes, à Florence, ... Et, tandis qu'elle fait de longs séjours dans le Briançonnais et prend des semaines dans le Sud avec parents ou amis, je me ménage deux semaines de tranquillité en Bretagne et un séjour de deux semaines à cheval entre Vanoise et Dauphiné (où réside un de mes frères amateur de montagne). Ce mode de fonctionnement lui est proprement insupportable, me rappelle-t-elle en me disant que tous les couples qu'elle connaît prennent leurs vacances ensemble [sans commentaire].

     Ce qu'elle oublie de se rappeler c'est que ce mode d'organisation, effectivement particulier (pour des gens vivant encore en couple) n'est pas un hasard : il résulte de l'échec cuisant des multiples essais des formules de vacances à deux que j'ai tentées (les pires étant les Dolomites et Saint Quay Portrieux). Ayant cru pouvoir attribuer sa mauvaise humeur exécrable au fait qu'elle arrivait en vacances épuisée après une activité professionnelle intensive, j'avais essayé d'instaurer une semaine de repos avant le départ ; mais cela n'avait pas suffi à dissiper le climat épouvatable de ces voyages ensemble, où rien de ce que je proposais ne lui convenait : choix de l'hébergement, formules des repas, programme et rythme des visites, balades à pied (destination, rythme, pauses : j'ai tout essayé, plus vite ou plus lentement, près d'elle ou plus loin, devant ou derrière, rien ne lui allait et elle me faisait la gueule en permanence – tout en se montrant, comme d'habitude, charmante avec toutes les tierces personnes).

     Je me suis alors dit : "Plus jamais". Désormais je limite donc la durée de nos périodes de vacances communes et je fais en sorte qu'on ne soit pas en tête-à-tête : voyages toujours accompagnés, ce qui lui offre l'occasion de discuter avec d'autres personnes et ce qui limite ses périodes de gueule aux moments passés dans la chambre commune. Je fais le gros dos et, dans la journée, à condition que j'évite d'être gentil avec les femmes du groupe comme je le suis au naturel, elle me fiche la paix, gardant ses reproches pour le soir : je l'aurais "laissée tomber" dans telle côte en filant avec la tête du groupe, je ne me serais pas montré aussi gentil avec elle que tel époux du groupe l'est vis-à-vis de son épouse, etc.

   Et, pour décompresser après le stress permanent qui est mon lot au quotidien l'année durant et spécialement les week-ends où elle est là, je pars chaque année regonfler mes accus sur les sentiers de randonnée en Haute-Maurienne et sur la côte bretonne, à pêcher en fonction des horaires des marées sans devoir me soucier d'horaires à respecter. Ce qui me vaut des reproches toute l'année, bien sûr redoublés lorsque, chaque jour, je lui donne quelques nouvelles par SMS ou, parfois, par téléphone. Mais je tiens bon, je ne renonce pas à ces deux espaces de liberté, d'autant que j'appréhende la survenance du problème (de vue, de coeur, de mobilité, etc.) qui, posant problème pour la conduite de ma voiture par exemple, m'empêchera de continuer à profiter de cette indépendance.

   * les coups de griffes peuvent prendre d'autres formes ; comme l'essentiel c'est de m'agacer, toutes les occasions sont bonnes à ses yeux ; c'est ainsi que, lorsqu'elle me transmet, via Viber, les photos des CNI des petits-enfants (des photos que leur mère vient de lui adresser via Viber aussi), elle n'envoie que trois des quatre photos : les deux rectos et un seul verso, non identifié d'ailleurs ; je lui signale cette omission mais elle ne m'envoie pas la photo manquante. Ainsi son but est doublement atteint : elle m'a énervé et elle va m'obliger à contacter la mère des enfants pour qu'elle m'adresse cette quatrième photo. Pourquoi donc ne me mets-je pas en colère en poussant un coup de gueule ?

 

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