D'un côté il y a les femmes encore vivantes et éventuellement accessibles, de l'autre celles qui ne le sont pas pour moi ou qui ne le sont plus : ces femmes d'autres époques dont l'image traverse le temps parce qu'elles ont été représentées sur des tableaux ou par des sculptures, qui immortalisent leur apparence à tel âge avantageux, ou parce que, sujets de romans, elles hantent l'esprit des lecteurs, ou parce que leurs photos et les films dans lesquels elles apparaissent leur font vivre, à nos yeux, une éternelle jeunesse.

    On pourrait avoir tendance à voir dans cette seconde catégorie des femmes de rêve, surtout par opposition à la première catégorie, peuplée de femmes réelles, dont on ignore donc ce qu'elles pourraient représenter pour nous dans la durée, au-delà de la brève période où elles sont très amoureuses ; cette incertitude, nourrie par les inquiétudes tirées des expériences passées de relations avec des femmes, empêche de voir, dans ces femmes encore vivantes, et donc en partie imprévisibles, des créatures de rêve.

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   Mais les autres femmes font-elles pour autant rêver ? Certes on n'a pas à craindre, de leur part, reproches amers, volonté de surveillance et de contrôle, maladies vénériennes, polichinelle dans le tiroir, crises de jalousie, menaces de révélation, pressions pour obtenir l'exclusivité puis le mariage, etc.

   Et, assurément, on peut toujours fantasmer, en feuilletant tranquillement un livre d'art ou en arpentant la Toile sans risque, sur tel corps dénudé ou sur tel sourire charmeur et engageant.

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     Mais ces corps plus ou moins offerts (à la vue seulement) ne disent rien quant aux dispositions d'esprit des femmes en question. Sous cet angle, tableaux, sculptures et photos non légendées n'offrent, parce que ces images se limitent à du visuel, que trop peu d'informations fantasmables ; et, à l'autre extrémité du spectre, les héroïnes de romans, quoique sans traits visibles, incarnent des personnages à caractères spécifiques, qui constituent des supports possibles (de façon bien sûr illusoire) pour des rêveries érotiques. Aspect extérieur et dispositions intérieures se conjuguent en revanche explicitement au cinéma et au théâtre puisque, même s'il s'agit de rôles de composition, les actrices y sont dotées non seulement d'un corps mais aussi d'une personnalité.  

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      L'impact érotique de ces femmes en partie fictives me semble d'autant plus fort que le scénario les amène, au lieu de rester au sein du petit cercle des acteurs, à déborder de la scène en s'adressant au public. C'est typiquement le cas lorsque les spectateurs sont comme interpellés à travers des paroles dont les "tu" ou les "vous", tout en s'adressant aux autres personnages figurant sur la scène, peuvent être ressentis par les spectateurs comme s'adressant directement à eux.

     Un exemple de ce type de situation ? L'opérette ou l'opéra-comique, dont les comédies musicales sont la forme contemporaine, créent, par une musique entraînante dont les quelques thèmes sont répétés à l'infini, une ambiance joyeuse, entraînant l'adhésion du spectateur, qui se sent comme entraîné dans les joyeuses farandoles et danses exécutées sur la scène. Dès lors, si une femme ou plusieurs femmes mettent en valeur leurs charmes par des décolletés affriolants et des poses suggestives, et qu'elles chantent, tout sourire, des paroles à double sens, le spectateur masculin a l'illusion qu'il est lui aussi destinataire de ces oeillades et il peut s'imaginer que ces femmes s'offrent à lui. Ce qui n'est pas désagréable du tout.

     C'est là qu'intervient le supplément d'érotisme que constitue, au-delà de ces images stimulantes, l'énoncé de dispositions d'esprit très alléchantes. Ainsi en va-t-il lorsque, vers la fin de l'acte I, dans la scène dite du marché (le marché de Corneville, où, au XVIIe siècle, domestiques, cochers et servantes proposaient leurs services pour six mois) de son opéra-comique "Les cloches de Corneville" (1877), Robert Planquette fait dire le texte suivant aux jeunes femmes postulant pour être engagées comme servantes :

"Vous qui voulez des servantes, soumises et obéissantes, approchez-vous, approchez-vous.

En v'là des brunes et des blondes, y en a pour tous les goûts.

R'gardez par ci, r'gardez par là, que dites-vous de tout cela

Voyez ceci, voyez cela, comment trouvez-vous cela ?

Nous sommes fraîches et roses, nous savons beaucoup de choses, qu'nous apprenons.

Et pour mieux servir notre maître nous ne demandons qu'à connaître ce que nous ignorons".

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     Pour un homme occidental de ce début de XXIe siècle, l'évocation d'une servante du XVIIe siècle est d'emblée érotique car ladite servante est supposée jeune, jolie, accorte, bien disposée, acceptant tout pour ne pas perdre son emploi... et chacun s'imagine en maître de maison même si les chances d'être un pauvre paysan sans servante étaient statistiquement bien plus grandes à l'époque.

     Qu'elles déclarent en outre qu'elles sont "soumises et obéissantes", voilà qui surprend agréablement cet homme occidental car, de telles femmes, il n'en connaît et n'en a connu aucune.

     Le comble c'est que ces servantes proclament que, pour mieux servir leur maître (il n'est pas question ici, notons-le, de la maîtresse de maison) elles ne demandent qu'à connaître ce qu'elles ignorent : l'homme occidental n'est alors plus loin du ravissement, lui qui n'imagine pas un seul instant que ce soit le latin et le grec que les servantes ignorent et veulent apprendre avec eux ; ce serait plutôt le maniement d'une langue, certes, mais pas ces langues mortes-là, qui ferait l'objet de l'apprentissage souhaité.

     Les voilà donc les créatures de rêve : bien faites, engageantes, ouvertes aux désirs masculins et soumises... et sans risque de déception ultérieure puisqu'il s'agit bien de femmes réelles qui chantent, dansent et sourient mais qui sont comme désincarnées par l'éloignement spatial et/ou temporel.   

     D'elles on ne retient que les corps attirants et l'attitude très ouverte. Une excellente base pour fantasmer, et à répétition, ad libitum. Que cela fait donc du bien de chanter dans sa tête ou de fredonner ces airs entraînants, aux paroles si délicieuses, et à l'érotisme aussi discret qu'efficace !

 

A ECOUTER : le choeur des servantes dans la scène du marché de l'opéra-comique Les Cloches de Corneville (extrait audio)

    Parce qu'il semble difficile d'écouter sur YouTube cette scène particulière ("Le marché"), noyée qu'elle est dans des enregistrements plus larges (tout l'acte I par exemple) et/ou de mauvaise qualité vidéo/audio, j'ai extrait (avec passage du format m4a au format ogg via VLC, puis passage du format ogg au format wav via SWITCH puis découpe via AUDACITY puis passage du format wav au format mp3 via SWITCH à nouveau) le morceau de bande son (durée : 4'11", format .waw) correspondant à la scène du marché : après les offres de services faites par les domestiques (à partir de 1'03" de l'extrait) puis les cochers  (à partir de 1'37" de l'extrait) vient le tour des servantes  (de 2'12" à 3'41" de l'extrait) , avant que les trois choeurs ne chantent ensemble chacun leur partie dans une ambiance de grande fête pleine de joie de vivre, une scène dont l'écoute met de bonne humeur.

Mais ce petit extrait de 4'11" dépassait beaucoup le maximum admis par Canalblog (1 Mo seulement pour les documents) ; j'ai donc dû me limiter au choeur des servantes (1'08").

Et comme le fichier mp3 en question excédait encore le seuil, j'ai dû découper cet extrait en deux petits morceaux (toujours au format mp3) :

* un premier fichier, d'une durée de 17", 470 Ko :

sc_ne_du_march__servantes_36mn07s___36mn24s

et un second fichier, d'une durée de 45", 879 Ko :

sc_ne_du_march__servantes_36mn30s___37mn15s

, deux documents audio à écouter l'un après l'autre, dans cet ordre.