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     L'image ci-dessus, qui figure sur la couverture d'un roman érotique contemporain ("Fantaisies perverses", de Italo Baccardi, N°87 de la collection Érotique d'Esparbec, éditions Média 1000 / Musardine, 2013), pourrait donner l'impression que la femme occidentale continue à être - voire à n'être que, comme le dénoncent les féministes - un simple objet du désir masculin.

     Le propos du présent commentaire est de s'interroger sur la réalité inverse, moins politiquement correcte - à savoir la domestication des désirs masculins par la femme occidentale - et sur les origines possibles de cette évolution, qui n'a pas encore significativement gagné les masses d'Asie, d'Afrique et d'Amérique du Sud.

    En effet, si on n'hésite pas à appeler un chat un chat et à encourir les foudres des hypocrites, on doit convenir que, si les hommes étaient libres de satisfaire leurs désirs sexuels, ils sauteraient sur tout ce qui bouge, et cela sans s'embarrasser de préliminaires ni de devoirs post-coïtaux ; c'est d'ailleurs ce qui se passe dans la nature lorsque les femelles ne peuvent pas fuir (à tire d'aile, par exemple) ou ne sont pas jalousement gardées pour lui par un mâle suffisamment fort.

    Certaines blagues, dites machistes, qui font beaucoup rire les mâles (du moins les hommes non coincés) et pas rire du tout la plupart des femmes, décrivent mieux cette situation que de longs discours ; c'est le cas par exemple lorsque le point commun entre un meurtrier et un séducteur est dit trouvé dans le fait que l'un comme l'autre ne savent pas comment se débarrasser du corps ; ou lorsque, à la question de l'être vivant qui multiplie son poids par un million en une nuit il est répondu que c'est la femme puisque du "viens ici ma puce" de la soirée on passe, au matin, à "casse-toi grosse vache". Dans le cas de ces deux blagues, il n'est guère question de sérénade, de sentiments, d'amour romantique, de longs baisers, de patients préliminaires et, a fortiori, de destins liés pour toujours sous prétexte qu'on a passé la nuit ensemble.

     Or, en Occident aujourd'hui, l'acte sexuel est très souvent conditionné, sous peine de refus par la femme, à tout ce contexte, lent, compliqué, coûteux en temps et en argent, un contexte dont la plupart des hommes se passeraient bien s'ils ne redoutaient d'être accablés par leurs compagnes, voire d'être passibles de la cour d'assises pour viol.

     Comment en est-on arrivé là en Occident ? Et cela alors que cette évolution est loin d'avoir atteint en pareilles proportions les autres parties de l'humanité.

      Pour cerner ce qu'ont de spécifique les droits de la femme en Occident, on peut commencer par écarter les raisons probables des avantages que confère le statut de femme dans les autres parties du monde.

     Le premier argument qui vient à l'esprit d'un Occidental est qu'il s'agit, avec la condamnation des atteintes à la pudeur et au consentement féminins, de préserver la dignité des femmes. Il n'est toutefois pas certain que ce soit l'argument décisif et, en tout cas, le seul. En effet, en punissant les violeurs (du moins en dehors de certaines situations, par exemple dans les cas de vengeance d'un clan sur un autre ou de guerre civile) les sociétés cherchent sans doute d'abord à se protéger des débordements sexuels qui risqueraient de déboucher sur des naissances d'enfants sans pères identifiés pouvant être rendus responsables de pourvoir à leurs besoins. On peut penser aussi qu'en prohibant et sanctionnant les viols, les sociétés prennent en compte l'humiliation que ressentent les hommes qui se sentent propriétaires d'un cheptel féminin et qui se voient alors dépossédés de la virginité des filles et privés de la dédication exclusive des épouses à leur seigneur et maître.

     La question devient alors celle-ci : comment les femmes occidentales sont-elles parvenues, en dépit de leur statut longtemps resté subordonné, à imposer progressivement aux hommes, au fil des siècles, leur conception des rapports physiques ? Ces rapports sexuels au sens large sont vus par la plupart d'entre elles comme s'inscrivant dans le cadre d'une relation amoureuse, qui suppose de la part des hommes des investissements en temps et en argent (comme les oiseaux qui, au printemps, ne cessent de chanter pour attirer une femelle, alors qu'ils feraient mieux de consacrer ce temps-là à s'alimenter), cela pour séduire puis pour garder des femmes qui, ensuite, leur imposeront longues discussions, promenades main dans la main, enlacements chastes, baisers sans fin avant de "céder". Comment en est-on arrivé là, à partir d'une situation qui, aux temps préhistoriques, devait être davantage marquée par les exigences masculines que par les réticences et désirs féminins ?

     Que la religion chrétienne y soit pour quelque chose, c'est bien possible, en dépit du procès en machisme qui lui est fait à propos de l'image de la femme dans la Bible (femme tentatrice, source de péché, auxiliaire du démon, dévorée par des appétits inextinguibles) et à propos du refus de leur accorder, du moins au sein de l'église catholique, la prêtrise. En prônant la substitution, aux rapports de force, de rapports guidés par l'amour, l'enseignement du Christ a très vraisemblablement considérablement renforcé la position des femmes.

     On songe aussi à l'amour courtois, qui bien que circonscrit à une toute petite partie de la population de l'époque, a eu une grande influence, par diffusion progressive vers toutes les classes de la société, sur la construction d'un idéal-type de relation de l'homme à la femme, cette dernière étant mise sur un piédestal et voyant ses désirs, pudeurs et rythmes lents être imposés aux hommes. Mais qu'est-ce qui a pu assurer une telle notoriété à ce romantisme avant l'heure ?

      Assurément, à l'époque contemporaine, l'éducation des femmes et leur accession au marché du travail rémunéré leur ont donné les moyens financiers d'une autonomie nouvelle, contrastant avec leur forte dépendance antérieure vis-à-vis de leurs maris ; comme les techniques modernes de la contraception féminine ont donné aux femmes des moyens commodes d'éviter les grossesses non désirées qui les rivaient à leur statut de mères.

      Si les combats féministes n'ont souvent mobilisé qu'une petite fraction de la population féminine, ils ont reçu le renfort d'un certain nombre d'hommes. Quelles étaient les motivations de ces derniers ? Se distinguer de leurs congénères ? Plaire aux femmes par ce moyen ? S'imaginer supérieurs en défendant des causes nouvelles ? Donner des leçons à leurs concitoyens, voire au monde entier ?

      Une dernière question, pour l'heure : comment les femmes occidentales font-elles pour occulter une réalité qu'elles vivent pourtant douloureusement, à savoir leur profonde dépendance psychologique à l'égard de leur homme ? Elles se gargarisent certes, de nos jours, de discours sur leur autonomie ("mieux vaut vivre seule que mal accompagnée" chantent sur tous les tons les femmes qui affirment qu'elles ne supporteraient pas qu'il fume, boive, s'habille ainsi, etc. et qui ne trouvent pas de conjoint parce que leurs exigences sont irréalistes). Mais leurs proclamations d'indépendance achoppent sur le fait que, le plus souvent et sans vouloir l'avouer (certaines préfèrent fanfaronner), elles sont profondément malheureuses sans un conjoint, quelqu'un qui les rassure sur elles-mêmes, qui les écoute longuement, qui leur donne l'impression d'être aimées ; et sans un conjoint qui, prenant le relais de leurs poupées, peluches et petits frères à qui elles faisaient faire leurs quatre volontés, puis le relais de leurs éventuels enfants, puisse être la cible de leurs déceptions et de leurs reproches, la personne à envahir de conseils et sur qui exercer un contrôle permanent et multiforme, dans un contexte de jalousie maladive. Si tel n'était pas le cas, pourquoi telle épouse exigerait-elle que son mari regarde la télé avec elle, qu'il soit là lorsqu'elle garde ses petits-enfants et qu'il n'aille pas en petites vacances sans elle (avec ses potes, ses frères, ses cousins, etc.) ? La perception qu'ont, de leur dépendance profonde, les plus lucides des femmes, a de quoi les irriter, certes, en contrecarrant leur aspiration à être les égales des hommes, qu'elles pensent inférieurs à elles dans bien des domaines ; et l'observation qu'elles peuvent faire de l'indépendance réelle, vis-à-vis d'elles, de nombreux hommes (qui se passent bien mieux d'elles qu'elles d'eux) leur paraît constituer une injustice majeure...