La mode, notamment sur les sites des journaux publiés en ligne, est aux "sondages".
     Du moins à des procédés qui, sous ce nom, se bornent à enregistrer les réponses des internautes à une question binaire (du type : "Etes-vous favorable à ceci ?", OUI/NON), et qui fournissent, en récompense à celui qui a répondu, le pourcentage de réponses OUI et NON enregistrées jusque-là (mais un 42,86% affiché peut aussi bien correspondre à 3000 OUI sur 7000 répondants qu'au très fragile rapport de trois répondants sur sept).

     Un exemple de ce type de sondage ? On pourrait vous poser la question suivante : "Pensez-vous que l'image ci-dessous manifeste, face aux terroristes djihadistes, une réaction saine face à leur intolérance ?"

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     Relevons au passage que ce type de 'sondage' n'a pas grand-chose à voir avec ce que les statisticiens appellent de ce nom, à savoir un questionnement administré à un échantillon (de taille 1000, par exemple, ou bien davantage) de personnes tirées au hasard afin de représenter au mieux, sur des critères supposés importants pour les réponses, une population d'intérêt, précisément définie (ex. : les jeunes de 18 à 30 ans vivant, en France métropolitaine, début 2016, dans des communes de 2000 habitants ou plus).

     Le sondage des statisticiens est, techniquement, autrement lourd à monter qu'un 'sondage' façon journaux en ligne ; mais, d'un autre côté, un vrai sondage peut apporter, sans qu'on ait besoin d'interroger toute la population d'intérêt, des informations fiables sur celle-ci ; tandis que le 'sondage' à l'arrache pratiqué ici et là sur l'Internet a surtout une valeur ludique : cela peut être en effet amusant de savoir que, par rapport aux lecteurs du Figaro en ligne qui ont répondu à ce 'sondage', je me situe de telle ou telle manière sur tel sujet, et de découvrir que, parmi ces gens-là, tel avis est massivement partagé, ou seulement prédominant ou carrément minoritaire.

    Mais, bon...

    Pour notre propos d'aujourd'hui, ces considérations, que beaucoup tiendront pour de simples arguties, importent peu.

    En effet, en évoquant ce type particulier de sondages qui fleurissent partout, je voulais simplement suggérer qu'il pourrait être intéressant de connaître, par voie de sondage, quelle proportion d'hommes adultes trouveraient pertinent (et pas seulement amusant) le texte ci-après, et combien de femmes adultes y souscriraient.

    Voici la version originelle de ce texte, donnant à Madame, puis à Monsieur, des conseils/consignes pour rendre leur conjoint heureux.

     Je ferai suivre ces deux listes de l'énoncé des quelques modifications que je leur aurais volontiers apportées.

MADAME, COMMENT RENDRE VOTRE HOMME HEUREUX :
1. Cuisinez de temps à autre
2. Couchez assez régulièrement avec lui
3. Foutez-lui la paix
 
MONSIEUR, COMMENT RENDRE VOTRE FEMME HEUREUSE :
Soyez :
1. un ami
2. un compagnon
3. un amant
4. un frère
5. un père
6. un maître
7. un chef
8. un électricien
9. un plombier
10. un mécanicien
11. un charpentier
12. un décorateur
13. un styliste
14. un sexologue
15. un gynécologue
16. un psychologue
17. un exterminateur d'insectes et de bêtes diverses
18. un psychiatre
19. un guérisseur
20. un bon auditeur
21. un organisateur
22. un bon père
23. très propre
24. sympathique
25. athlétique
26. doux
27. attentif
28. galant
29. intelligent
30. drôle
31. créatif
32. tendre
33. fort
34. compréhensif
35. tolérant
36. prudent
37. ambitieux
38. capable
39. courageux
40. déterminé
41. vrai
42. sûr
43. passionné
 
SANS OUBLIER DE :
44. faire des compliments (régulièrement)
45. faire du shopping avec elle
46. être honnête
47. être financièrement à l’aise
48. ne pas la stresser
49. ne pas regarder les autres filles
 
ET EN MÊME TEMPS, IL FAUT AUSSI :
50. lui donner beaucoup d'attentions
51. lui donner beaucoup de temps, surtout du temps pour elle
52. lui donner beaucoup d'espace, ne jamais se préoccuper de savoir où elle va
.
MAIS SURTOUT, IL EST TRÈS IMPORTANT DE NE JAMAIS OUBLIER :
53. son anniversaire
54. l'anniversaire du couple
55. la Saint Valentin
 
ET DE TOUJOURS OUBLIER :
56. son âge
57. ses anciens copains

    Circulant sur l'Internet, ce texte est parfois répercuté généreusement et donc à la fois à des couples fusionnels qui n'ont qu'une messagerie pour deux, et aux deux membres du même couple qui recevront ce texte séparément mais sans ignorer que l'autre l'a lui aussi reçu.

    Or cette diffusion aveugle n’est pas une excellente idée car on peut craindre que, parmi les femmes en couple qui le recevront, un certain nombre d'entre elles, tout en voulant n’y voir qu’une infâme généralisation misogyne ne méritant donc pas qu'elles s'y attardent, seront quand même piquées au vif :

     * elles qui taxent volontiers de "chieuses" d’autres femmes (surtout celles dont elles chérissent et plaignent le pauvre conjoint), elles vont être vexées de la généralité du propos ci-dessous et elles vont donc demander à leur mec de les rassurer : "J’échappe, moi, à la loi générale, n’est-ce pas ?" Quelle échappatoire, alors, pour le mec ainsi questionné à brûle-pourpoint ?
     * elles essaieront de gommer la dimension “femmes chiantes” que véhicule la longue liste ci-dessous des exigences féminines pour tenter de n’y voir que la magnification de l’attachement multiforme qui est le leur vis-à-vis de leur mec ; un mec très imparfait mais dont elles ont tant besoin pour tout (seules les lucides admettent que, chez les femmes, le profond sentiment d’incomplétude et d’appropriation d’un mec bien à elles est bien plus prégnant que le sentiment d’incomplétude que peuvent ressentir les mecs, surtout affamés d’une compagne de lit)
     * mais, surtout, elles vont prendre au sérieux - et alors très très mal – l’idée, exprimée ici en deux petits points de la première liste - les points 1 et 2 –, selon laquelle leur mec puisse n’avoir besoin, pour être heureux, que si peu d’elles ; et, pire, n'avoir besoin d'elles que pour des choses (ici : la bouf – et encore seulement "de temps à autre" - et le cul – “assez régulièrement”) si vulgaires, pour lesquelles les femmes sont presque toutes interchangeables ; des besoins masculins qui sont si limités en regard de toute la richesse de leur personnalité spécifique à elles, vont-elles se dire, et donc de tout ce qu’elles pourraient lui apporter (lire : tout ce par quoi et à quoi elles pourraient étendre le filet de leur contrôle)
     * et c’est là que ceux qui diffusent ce texte larga manu ne rendent pas du tout service aux mecs dont les copines vont en avoir connaissance ; en effet je suppose qu’elles ne vont pas résister au désir de poser à leurs mecs des questions directes et embarrassantes, auxquelles il vaudrait mieux pour eux qu’ils répondent comme elles l’espèrent ; car toute réponse humoristique dans le ton ou dans les mots employés, toute hésitation à répondre et a fortiori tout silence honnête, toute recherche d’une formulation ne relevant que du mensonge par omission, toute tentative de dérobade sera prétexte à grief, voire à scène et à pleurs... et en tout cas jamais oubliée, et donc sujette à reproches éternels.
       A l’excellente formule du cardinal de Bernis “On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment” il faudrait ajouter qu’il faut à tout prix essayer d’éviter d’être mis en demeure de sortir de l’ambiguïté.
 
   Non ?
 
   Ceci dit, si j’avais à faire deux listes dans le même esprit que celles du texte original, j’apporterais à ces dernières quelques modifications :
    - à la première liste je retrancherais le, à mon avis non-nécessaire, “Cuisinez de temps à autre” (merci, ça je sais faire, et bien) mais j’ajouterais “Faites à votre mec deux à trois enfants en bonne santé" (car ça je ne sais pas faire et être père c'est pas mal du tout quand les choses se passent bien), et "levez-vous la nuit pour vous en occuper lorsqu’ils sont encore bébé” (car se réveiller en sursaut est désagréable et ne pas arriver à se rendormir est usant)
    - à la seconde liste je rajouterais, et plutôt dix fois qu’une : “Ecoutez-la, tous les jours et tout le temps qu’il faudra pour qu’elle puisse se raconter en vous racontant, comme elle l’aura déjà fait de vive voix et au téléphone à ses meilleures copines, son quotidien dans le plus petit détail”. Et je rajouterais aussi : “Rassurez-la, rassurez-la, rassurez-la ! Rassurez-la sur tout : sur elle, sur votre amour pour elle, sur votre totale indifférence aux jeunes beautés, sur l’avenir qu’elle appréhende, etc.”. Et je mentionnerais également un peu partout le mot doux, le mot magique, “amour”, à répéter à temps et à contretemps pourvu que cela la concerne, elle, et elle seule.
      Enfin je rajouterais, bien sûr, de ne jamais lui parler en bien d’autres femmes, surtout jeunes et jolies, mais aussi de sa belle-mère à elle, votre petite maman à vous, cette traîtresse qui a osé s’installer dans votre esprit avant elle, votre épouse, et qui a profité de son avance pour vous chérir, vous faire des bons petits plats (qu’il est interdit d’évoquer), etc.
      Accessoirement je mentionnerais que ce serait un plus, aux yeux de la compagne-type, que son mec s’en tienne, pour tout ce qui est dit du sexe, à la plus grande discrétion ; et, quand il faudrait bien en parler, il serait approprié qu’il use, le mec, exclusivement du vocabulaire féminin, rose bonbon et bien propret, aux antipodes des mots dégoûtants et obscènes dont tant d’hommes, grossiers personnages, sont coutumiers, voire friands par goût de la provocation ; en effet la carte du Tendre, où le fleuve serpente, tout en méandres, pour que la belle puisse profiter le plus longtemps possible du délicieux voyage en terre de séduction, comprend, avant l’inévitable mais horrible embouchure du fleuve, d’immenses terrae incognitae, dont il sied de ne point causer.
 
    Et vous, qu’ajouteriez-vous/retrancheriez-vous à chacune de ces deux listes ?